Un petit hommage aux quarante ans de carrière d'Indochine.
Luna.
Elle regardait au loin la route
tenter de rejoindre l’horizon, pour ne jamais l’atteindre. Cette quête de
l’impossible lui rappelait un conte, qu’elle avait écrit alors qu’elle n’était
encore qu’une enfant. L’histoire était celle d’un garçon et d’une petite fille,
qui voulaient éviter que le soleil ne tombe dans la mer et se noie. Au couchant,
ils prenaient la mer sur une barque et ramaient jusqu’à l’horizon. Elle avait
le vague souvenir de leur échec et de leur déception, avec une ambition têtue
de récidiver le lendemain. Un projet
aussi illusoire que d’aller au pied de l’arc-en-ciel, qui toujours s’éloigne à
mesure qu’on l’approche.
De ces intentions utopiques,
comme d’aller décrocher la lune pour sa belle, pensa-t-elle. Elle eut à
l’oreille le timbre de voix de Jacques Brel, chantant le
port d’Amsterdam, « …à décrocher la
lune … » et, sans rapport aucun, subrepticement, l’image d’un Pierrot.
Son visage était pâle. Il était habillé de son ample tunique de satin blanc, agrémentée
sur le devant de larges pastilles, aussi noires que ses chaussons et son bonnet.
Il grimpait à une haute échelle improbable, adossée à un croissant de lune. Au
pied, Colombine, en damier de losanges multicolore, la jupe courte et les
collants roses, minaudait.
Elle se souvenait du
titre de sa fable : « Bambam,
Brigitte et Rididi. » Bambam était le garçonnet, Brigitte la fillette et
Rididi, le chien. Il y avait un chien, leur chien. Elle ne savait plus le rôle
du chien. Elle se rappelait qu’elle avait beaucoup réfléchi à ce titre à
l’époque. Une fois trouvé, elle en avait été très fière. Du haut de ses dix ans,
elle avait acté qu’il ne permettait pas de deviner la teneur de l’histoire, lui
préservant, avec subtilité, tout son mystère.
Confortablement installée
à l’arrière de la Bentley, elle avait souri, avec une indulgence affectueuse
pour l’attitude présomptueuse de son jeune âge. Elle s’était rehaussée dans le
siège de cuir chamois clair, en se faisant la remarque que, somme toute, ce titre
n’était pas plus idiot que certains imposés par son éditeur.
Comme « Nuit sans
lune », le titre de son dernier roman. Celui pour lequel elle devait se
rendre à ce diner littéraire, au diable vauvert. Un exercice imposé, rançon de la
gloire. Elle avait émis un chuintement de mépris entre ses dents. Son regard
avait croisé celui du chauffeur, dans le rétroviseur intérieur, interrogatif
mais
néanmoins impassible, autant qu’elle-même feignait de n’avoir rien exprimé. Une
connivence muette s’était tissée entre eux au fil du temps. Il était son
compagnon de route, depuis toutes ses années qu’ils sillonnaient ensemble tous
les chemins possibles, de nuit, toujours de nuit, à la lumière de la lune.
Luna n’avait jamais passé
son permis de conduire. Elle claironnait haut et fort qu’il n’y avait pas
besoin de savoir conduire pour habiter Paris. Réduisant par là le monde à son
arrondissement, capital et central. Secrètement, elle espérait pouvoir se
cantonner à rester barricadée dans son appartement parisien, derrière ses tours
de livres et ses murailles de papier. Elle habitait le boul’Mich, avec vue
imprenable sur une entrée du jardin du Luxembourg, que masquait d’épais rideaux
sombres tout le jour. Elle sortait à la nuit tombée, dans ce quartier qui
vivait à son rythme.
C’était compter sans la
célébrité. Après quelques années de « l’énigme Luna Astral », il
avait bien fallu se plier aux exigences du marché et entrer dans la lumière.
Façon de parler évidemment, car pour une « enfant de la Lune », à la
peau diaphane zébrée d’un lacis de veinules bleues et aux immenses yeux cernés
de pourpre, au point d’en paraitre creux à s’y perdre, seule l’obscurité était
propice. Elle ne connaissait que les studios enfermés et les trajets calfeutrés
dans sa Bentley aux vitres teintées.
Quand elle était apparue
à ses lecteurs, sa fascinante beauté avait ému chacun aux larmes.
La
lune, qui est le caprice même, regarda dans ton berceau pendant que tu dormais,
et ce dit : « cette enfant me plait. » ( …)
C’est en contemplant cette visiteuse que tes
yeux se sont si bizarrement agrandis ; et elle t’a si tendrement serrée à
la gorge que tu en as gardé pour toujours l’envie de pleurer. »
A cet instant précis, Luna
aurait juré qu’elle entendait réellement ce poème écrit
par Baudelaire, extrait du recueil « Le Spleen de Paris ». Avec une tonalité chaude
et profonde, Serge Reggiani récitait « Les
bienfaits de la lune », comme s’il était à ses côtés dans la Bentley.
Luna intriguait, ne
serait-ce que par ce prénom. Luna, un prénom que ses parents n’avaient pas
prémédité, avant de connaître sa différence. Et ce nom incroyable, Astral, dont
personne ne pensait qu’il pouvait être autre chose qu’un pseudonyme, et qui
pourtant était vraiment le sien.
Luna s’était inclinée sur
sa gauche et penchée en avant. Elle était assise en diagonal du chauffeur. Elle
lui avait posé une main légère sur l’épaule droite, qui avait suffi à formuler
la question.
-
Nous arrivons d’ici cinq à dix minutes, je
pense, Madame.
Luna s’était renfoncée
dans son siège, le visage renfrogné.
-
Par une nuit sans lune. Avait-elle lâché.
-
Non, Madame. Regardez ! elle se lève.
Le disque lunaire venait
d’émerger d’un bouquet d’arbres sombres sur le ciel noir, rond et jovial,
énorme et baigné de reflets orange, dorés du soleil absent. Il montait à une
vitesse vertigineuse et était venu se placer de face, au bout de la route,
l’englobant largement.
-
Vous savez qu’un homme est sur le point de
mettre le pied sur la lune ! lança le chauffeur.
Luna vivait dans sa bulle
et ne s’intéressait en aucune façon à ce qui pouvait se passer en dehors de son
espace vital. Elle n’avait pas la télévision, n’écoutait pas la radio et
n’achetait pas les journaux.
-
Comment ça ?
Luna avait juste eu le
temps d’être incommodée par la sensation désagréable d’une intrusion sur ses
terres, quand l’incroyable s’était produit. Ils avaient franchi le cercle
flavescent. Une lumière aveuglante avait distendu l’espace, différé tous les
sons, exclu toutes les sensations. La Bentley et le chauffeur avaient disparu.
Luna s’était retrouvée, curieusement sans crainte, seule, debout au milieu de
nulle part. Sans doute le lieu de sa dédicace, là où on l’attendait,
s’était-elle dit. L’endroit lui semblait familier et ami, juste lumineux ce
qu’il faut pour y voir sans être agressée. Eclairé par la multitude des étoiles,
qui tissaient un firmament constellé avec, au loin, le lever d’un astre
bigarré, bleu, vert, rouge et jaune. Une paix immense et rassurante immergeait
le paysage atypique, blanc et gris poudré.
-
Excusez-moi !
Luna avait froncé les
sourcils intriguée, elle se croyait seule.
-
Excusez-moi !
Elle s’était tournée à
demi, dérangée, vers la voix dans son dos. Il y avait là un homme dans un
accoutrement grotesque, juché sur une échelle mal commode, elle-même rattachée
à un « machin » sans nom, dont visiblement il sortait.
-
Vous êtes ? demanda Luna.
Elle distinguait à peine
le visage de l’homme, tant il était engoncé dans un costume de bibendum, avec
un casque de scaphandrier sur la tête.
-
Neil Armstrong.
Luna était subjuguée par
ses chaussures énormes, avec des semelles gigantesques. Sans doute devait-il
avoir quelques problèmes orthopédiques et une maladie plus grave que la sienne,
pour être ainsi camouflé. Il se maintenait sur la dernière marche de son
échelle, l’air emprunté.
-
Excusez-moi, je vous dérange
peut-être ? s’excusa-t-il encore.
-
Pas du tout ! je suis moi-même
invitée. Je dois faire ici une dédicace. Le lieu de réception
est-il dans votre…engin ?
Elle hésitait quant au
nom à donner à l’habitation de son interlocuteur.
-
Euh… qui êtes-vous ?
-
Luna Astral, l’auteure.
Luna avait plissé le nez.
Il semblait ne pas la connaître. C’était déplaisant, voire vexant.
-
Vous n’êtes pas ici pour organiser
l’évènement ? Je suis désolée mais je pensais…le déguisement…
-
Ah non ! moi je viens pour…mais vous
n’êtes pas gênée, sans combinaison d’astronaute ?
-
Non, pourquoi ? Je devrais ?
-
Vous respirez bien ?
-
Bien sûr ! cette question ?
-
Vous voulez bien marcher un peu, pour
voir.
L’homme restait toujours
agrippé à son échelle, comme s’il avait peur de franchir le pas. Luna avait
déambulé, puis fait un pas chassé, puis tourbillonné sur elle-même en riant. Ce
Neil n’était vraiment pas commun.
-
Vous vous sentez bien ?
s’informa-t-il.
-
Extrêmement bien ! je ne me suis
jamais sentie aussi bien. Je me sens légère, libre, comme en symbiose avec cet
endroit. Mais où sommes-nous d’ailleurs ?
Alors Neil Armstrong lui
expliqua qu’il venait faire un grand pas pour l’humanité et qu’elle lui gâchait
un peu son effet. Luna dit simplement qu’elle était passée de l’autre côté du
disque lunaire, comme si la chose était naturelle. Puis, compréhensive,
s’éclipsa.
Neil Armstrong, ce 20
juillet 1969 à 21h 56mn 20s, heure de Houston, fut officiellement le premier
homme à mettre le pied sur la lune en proclamant : « Un petit pas
pour l’homme, mais un pas de géant pour l’humanité. »
La phrase lui avait été
soufflée par Luna. Il manquait cruellement d’inspiration sur son dernier barreau,
et l’arrivée inopinée de l’auteure l’avait tiré d’un mauvais pas, c’était le
cas de le dire.
Le lendemain, tous les
journaux titraient sur l’évènement. Peu remarquèrent l’entrefilet annonçant
l’incompréhensible disparition de l’auteure à succès, Luna Astral. Littéralement
volatilisée sur une route de campagne, avec
sa Bentley et son chauffeur, alors qu’elle se rendait au château de « Nelu »,
pour le lancement de son dernier roman : « Nuit sans Lune ».
Néanmoins, les adeptes de
la théorie du complot ne manquèrent pas d’observer que « Nelu »
n’était autre que Lune, inversé. Et ce titre, « Nuit sans lune. »,
pouvait être perçu comme une provocation, le jour où le premier homme devait
marcher sur la lune. Luna aurait donc été enlevée, en représailles de son
mauvais esprit.