Le vol du Faucon (texte intégral) à retrouver dans le recueil Nouvelles (2015)


Le vol du faucon.
« Docteur, je voulais vous demander, est-ce que c’est normal d’être toute nue pour une consultation d’acupuncture ? »
J’avais pris la question en pleine face, comme un uppercut. Je regardais Mundy, son petit visage pointu un peu asymétrique à la Modigliani, son cheveu court cranté des années folles et je revoyais Cyrielle, trois ans plus tôt, avec ses longs cheveux d’or soyeux et son profil aux traits parfaits croqué par Raphaël. Ça avait été la même phrase, mot pour mot, à la virgule près. J’étais interloquée.
« Comment ça, toute nue ? »
Et Mundy avait tout raconté. Le reste de la consultation, qui avant s’était déroulée, n’était que prétexte. J’avais eu droit à tous les détails, toucher vaginal compris.
C’était sa grand-mère qui lui avait recommandé le praticien, pour ses migraines. Comme elle insistait pour qu’elle y retourne au moins une fois, Mundy avait opposé qu’elle était gênée d’être nue. La grand-mère avait ouvert de grands yeux effarés.
« Parce que tu étais nue ! »
Eh oui ! Mamie, soixante-dix ans, n’avait, elle, pas besoin d’être nue pour ses séances.
En tout cas pour l’heure, Mundy était en face de moi, dans mon cabinet, à demander des comptes au corps médical, que je représentais, sur les pratiques douteuses de mon cher confrère. Et moi je mesurais l’horreur des trois années dans l’intervalle, pendant lesquelles j’avais fourni, en toute confiance, de la chair fraîche à l’ogre. Cyrielle avait dix-sept ans quand elle avait subi son indispensable examen gynécologique pour paralysie faciale. J’en entends qui s’étonnent, s’offusquent ou en rient comme d’une boutade. Mais non ! Les experts ont été formels lors du procès, l’examen gynécologique par un acupuncteur était tout à fait justifié dans l’exercice de sa pratique… pour une paralysie faciale. En fait, Cyrielle, troublée par les « à-côtés », ne venait plus. L’acupuncteur l’avait rappelée pour lui proposer une sixième séance gratuite, afin de parvenir à l’incontournable toucher vaginal.
Mundy, forte de ce que je lui avais confirmé que je ne trouvais pas les choses effectivement normales, avait conclu : « C’est bien ce que je pensais. J’ai dit à mes parents que je voulais porter plainte, mais ma mère a répondu que j’étais folle, qu’on ne touchait pas aux notables. ». J’ai expliqué à Mundy que, hors cela, les choses seraient difficiles. Que, de victime, elle pourrait se retrouver montrée du doigt. Que sa parole allait être mise en doute. Tout en admettant que sa démarche était noble et justifiée, je me faisais l’avocat du diable. J’étais en quelque sorte en train de la dissuader, en lui faisant prendre conscience de la portée et de l’impact des conséquences pour elle. Elle m’écoutait, le doute dans le froncement des sourcils et le regard suspicieux.
Moi-même je me demandais ce que j’allais faire. Si je protégeais Mundy, il me fallait bien pour autant mettre fin au stratagème, maintenant qu’on me l’avait dénoncé une seconde fois. Trois ans plus tôt, Cyrielle m’avait exprimé sa volonté de ne pas dénoncer la chose, alors que ses parents au contraire l’y poussaient. J’avais respecté sa décision. J’avais considéré qu’il s’agissait, de la part de mon confrère, d’un moment d’égarement. Cyrielle était belle à couper le souffle. Je n’avais pas fait le signalement et à présent je m’en mordais les doigts. J’estimais que ça avait été une lâcheté de ma part. J’en étais mortifiée. Alors j’ai pensé à mes pairs. Eux seuls pouvaient me pardonner et me comprendre. J’ai dit à Mundy que j’allais prévenir le Conseil de l’Ordre. Ma décision l’a apaisée. Elle est partie sereine et rassurée. J’ai envoyé un fax le jour même. J’ai reçu une réponse par courrier, datée du lendemain. On m’envoyait le texte juridique relatif aux dérogations légales du secret médical, sans plus de commentaire. Un texte totalement impersonnel. Je restais seule face à ma décision.
Quand Mundy est revenue aux nouvelles, j’ai dû avouer cette vacuité. J’ai vu la colère s’allumer dans son œil. « Alors il peut continuer, ça ne gêne personne. ». Si, ça me gênait moi. Elle avait tapé pile au coin de ma culpabilité. J’avais par négligence laissé faire pendant trois ans. Je ne pouvais pas continuer de fermer les yeux, au risque de ne plus pouvoir me regarder en face. C’est ce jour-là que j’ai décidé de parler de Cyrielle à Mundy. J’ai résolu de leur donner la possibilité de se rencontrer. Je l’ai fait pour Cyrielle, dont je savais qu’elle était restée détruite par cette expérience avilissante. Je le faisais pour Mundy dont je pressentais que connaître l’existence de cette deuxième allait la soulager. Savoir qu’on n’est pas la seule dilue déjà un peu la cruauté de l’épreuve. Que l’abjection n’est pas incitée par soi, mais qu’elle n’est que la redite d’un comportement détraqué a quelque chose de confortant. Mais c’est là qu’on m’attendait au coin du bois, sous couvert de « non-respect du secret médical ». J’avais pourtant pris mes précautions car j’avais su, dès l’instant où j’avais pris cette initiative, que là serait le faux-pas. Je n’avais pas donné directement à Mundy les références de Cyrielle. Je lui avais proposé de communiquer les siennes dans la mesure où l’autre jeune fille serait d’accord pour les recevoir. Lors du procès, un raccourci sera pris : je les avais mises en relation afin qu’elles puissent confondre un confrère.
Mundy et Cyrielle ont mûri cinq mois le projet d’aller prendre conseil auprès d’une juriste. Celle-ci leur a appris qu’aux yeux de la loi il s’agissait d’un viol, mot que je n’avais jamais prononcé devant elles. Cette révélation a arrêté leur décision d’aller porter plainte. Elles m’ont appelée pour savoir si je continuerais de les soutenir et si j’irais témoigner en leur faveur. Je n’ai pas eu à réfléchir pour répondre oui. Et je sais aujourd’hui que, même en connaissance de cause, je dirais encore oui, par esprit de justice et de vérité. Esprit idiot peut-être, dangereux sans doute, mais tellement propre et gratifiant pour soi-même. Une capitaine de la Brigade Criminelle m’a contactée, me précisant qu’ils attendaient mon témoignage pour appréhender l’individu. Le poids est lourd sur une seule paire d’épaules. J’ai envisagé en une fraction de seconde le regard des autres, ce qu’on en dirait et la mise à l’écart qui en résulterait. Et j’y suis allée. Tout s’est confirmé, au-delà de mes appréhensions. Mais si c’était à refaire, je referais ce chemin.
L’acupuncteur a été interpellé et mis en garde à vue. Il n’a pas nié les faits, les replaçant dans un contexte d’actes purement médicaux. Ce qui sera l’argument pivot de la dénonciation calomnieuse secondaire. Les deux experts cités concluront après étude des dossiers que les actes gynécologiques pratiqués étaient tout à fait justifiés eu égard aux symptômes évoqués par les patientes.
Pourtant, avant la première entrevue auprès du juge d’instruction chargé de l’enquête, l’acupuncteur s’est défenestré. Son avocate était en train de lui expliquer que le Parquet n’avait pas requis la détention mais un placement sous contrôle judiciaire avec interdiction d’exercer. Le premier article qu’on pourra lire dans la presse sur cette affaire débute par ces mots : « Il ne s’expliquera jamais plus sur les accusations graves qui portent sur lui. » Avec le vide de ce silence prendra corps la rumeur. Après une première plainte pour homicide involontaire qui se solde par un non-lieu, une seconde pour dénonciation calomnieuse est portée. On parle à mon égard de jalousie ou de rivalité. Et les choses durent.
Je devais enfin être entendue quatre ans plus tard. L’audition a duré trois heures. Elle était lourde de soupçons et de sous-entendus ambigus à mon endroit. A un moment, j’ai craqué et je me suis mise à pleurer, exprimant haut et fort ma seule vraie et unique faute; celle de n’avoir pas dénoncé les faits plus tôt et d’avoir forcément laissé se perpétrer et perpétuer l’irréparable dans l’intervalle. A partir du moment où cette affaire avait éclaté, les langues s’étaient déliées. Le plus douloureux avait été ce père venu pleurer devant moi. Sa fille venait de lui jeter le journal à la figure parce qu’il ne l’avait pas crue. Elle avait quatorze ans et des vertiges. Encore un motif médical à passer la main dans la culotte sans doute, pour les experts. Aucune ne voulait porter plainte. Personne ne voulait parler. J’avais su par la femme d’un ami médecin qu’il avait eu la même description d’une séance d’acupuncture racontée comme telle et qu’un autre confrère lui avait rapporté les mêmes pratiques venant du même individu. Il aurait suffi qu’un seul dise qu’il avait recueilli un témoignage semblable pour que l’affaire soit classée sans suite. J’ai essayé de contacter cet ami avant d’être auditionnée. En fait je l’ai appelé au secours. J’ai eu peur, je l’avoue, au dernier moment, d’y aller seule. Ce confrère a sans doute égaré mon téléphone, il ne m’a jamais rappelée, ni alors ni depuis.
Après six ans, en dépit de l’avis éclairé des experts, il était établi que l’acupuncteur avait commis des actes de pénétration sexuelle sur Cyrielle et Mundy, qui n’étaient pas motivés par des nécessités médicales et qui avaient donc été commis par violence, contrainte ou surprise. D’ailleurs ce geste n’était pas noté sur les fiches, pas plus que d’hypothétiques troubles de la sphère génitale ou abdominale. Quelques lignes en dernière page pour dire que la mise en accusation dont j’avais fait l’objet était sans fondement, que je ne connaissais pas personnellement ce confrère, lui adressant des patientes, ce qui était de nature à exclure le soupçon d’animosité. La disparition de cet homme me laisse un goût d’inachevé. Il aurait pu être sauvé. Il était plus à soigner qu’à condamner. Il était plus à écouter et à entendre en amont. Il n’aurait pas dû mourir.

Le départ du roman "Le Grand Globe" a été un succès. Tout d'abord au salon de Nesles, lieu de son atterrissage. Puis au prem...