Parole de papillon



Parole de papillon.

    La sentence était tombée. Elle s’était annoncée sous forme d’un courrier administratif, d’un vocabulaire aussi complexe que pitoyablement pauvre.
«  Monsieur,
Bla-bla-bla, bla-bla-bla… faire valoir vos droits à la retraite… »
Vos droits ! Comme si on lui avait laissé le choix. Il savait bien qu’il était éligible, mais de loin, flou. Il rangeait méthodiquement dans un dernier petit carton ses ultimes effets très personnels. Il avait suspendu son geste et regardé son « mur à bébés ». Ils étaient tous là, emmaillotés ou en maillots de foot, grimaçant ou souriant aux anges, chauves ou chevelus. Il les avait tous connus. Il les avait tous soignés. Il se souvenait de chacun. Même de ceux qui n’étaient pas sur le mur. Ceux qu’il n’avait pas pu sauver. Certaines photos étaient passablement passées, lui rappelant depuis combien longtemps elles étaient là, il était là, fidèle à son poste et à son choix de carrière. Encore avait-il eu la chance de faire du rab’. Aucun jeune diplômé ne voulait prendre sa place. Son successeur était issu de la « jungle de Calais ». La loi de santé avait prévu cette défection des médecins français. Un article stipulait que les médecins de toute nationalité pourraient venir exercer en France. La précarité jouait en faveur du stratagème.
Il s’était souri à lui-même. Peut-être au fond aurait-il à dire merci, pour ce petit bout de chemin en plus, à la grande fossoyeuse de la médecine libérale en France? Une médecine que le monde entier leur enviait, avant la loi de Santé de l’hideuse faucheuse, aux yeux exorbités et aux jupes godets ridicules. Au fond, il valait mieux qu’il parte. Il estimait que se plier à l’ordre établi allait à l’encontre du serment d’Hippocrate qu’il avait prêté. La nouvelle politique de santé avait enfanté d’un modèle randomisé, où chaque acte était codifié en nomenclature, chaque traitement évalué en rentabilité et chaque maladie envisagée comme une somme de facteurs de risques, à mettre en balance avec l’investissement utile. Du malade, il n’était plus question. Il n’entrait pas dans l’équation. La part de l’humain avait été gommée.
Les médecins avaient bien tenté de résister. Ils s’étaient insurgés. Ils avaient dénoncé. Ils étaient descendus dans la rue. Mais personne ne les avait entendus. Chacun, berné, avait cru au mirage alléchant de la gratuité des soins. L’individu, toujours plus assisté, toujours plus dépendant, somnolent dans son petit confort éphémère et ouaté, en avait perdu la faculté de réfléchir. A présent, il était trop tard. Il n’était que temps pour les regrets.
Le démantèlement avait été efficace et rapide. En trois ans, l’objectif avait été atteint ; supprimer les médecins pour réduire les dépenses de santé. Le taux de suicide de la profession avait connu une embellie intéressante. Le sauve-qui-peut général avait jeté les plus opportunistes en médecine du travail ou en gériatrie. Ceux qui en avaient eu le cran avaient franchi le pas, en se désolidarisant du système pour rester libre. Les autres étaient restés en soumission, toujours plus asservis, toujours plus exploités, toujours plus méprisés. Et la médecine à deux vitesses avait creusé le fossé des inégalités sociales.
Le choix était cornélien. Rester dans le système social, en sachant qu’il ne donnera pas sa chance à chacun, ni au thérapeute la possibilité de faire son maximum pour tous, ou accéder à la liberté d’exercice de sa fonction et en exiger le prix.
Il avait décollé du mur une photo un peu plus rageusement, agacé par ce dilemme qui laissait place au doute, quand le papillon s’était échappé. Un grand papillon multicolore avec des ailes en arc en ciel, maladroitement découpé aux ciseaux. Il l’avait ramassé à terre. Il se souvenait parfaitement de ce papillon sans nom, sur lequel il avait immédiatement mis un visage, celui de Giovanni. Giovanni avait trois ans et venait de perdre son papa. Il avait voulu mourir aussi. Comment dire à un enfant de trois ans qu’il peut vivre sans son papa ? Alors, il avait inventé pour lui un moyen de communication, avec son père au ciel, par des papillons multicolores. Il mit le papillon dans le carton et considéra le mur nu, marqué des petits morceaux de scotch qui étaient restés accrochés. Il contemplait cet immense vide très blanc et pourtant hétéroclite, cerné hirsute par la peinture défraichie du pourtour. Il se sentait tellement semblable à cet espace dépouillé. Il ne pouvait déterminer ce que serait son avenir. Il était veuf. Il n’avait pas d’enfant. Et pour l’immédiat, il n’avait surtout pas l’envie d’aller au pot d’adieux que lui avait, il en était sûr, préparé le service. Enfin ! Surtout, madame Muchette, sa secrétaire, qu’il croisait depuis ce matin avec les yeux bouffis de larmes et un petit mouchoir, roulé en boulle qu’elle tortillait dans ses mains fébriles, prêt à l’emploi.
Il avait rabattu les quatre pans du carton en les entrecroisant pour en assurer la fermeture. Il lui venait la sensation d’opérer sa propre mise en bière. L’instant d’avant, il voyait son avenir incertain. A présent, il lui semblait clos, comme ce carton.
-       Monsieur le professeur ?
Madame Muchette avait glissé son regard clair, surdimensionné par ses verres de myope immenses, dans l’entrebâillement de la porte. Il avait répondu d’un grognement, en redressant sa haute stature qui s’était ratatinée sur le petit carton, prête à entrer dedans.
-       On vous attend en salle de repos.
Elle s’était enfuie sans oser attendre la réponse. Il avait soupiré et sorti de sa poche de blouse le discours qu’il avait préparé à dessein, pour le relire une dernière fois, quand il avait vu le négatif du papillon sur le mur en face de lui. Il avait laissé la feuille dépliée sur le bureau et s’était rendu où on l’attendait. Tout le service de pédiatrie était là, mais aussi beaucoup de médecins d’autres services avec lesquels il travaillait. Il s’était senti ému de cette sollicitude. Il ne savait pas trop si sa gorge se serrait parce qu’ils étaient tous là aujourd’hui, ou parce qu’ils ne les verraient plus demain. L’interne le plus potache lui avait présenté le cadeau, un long paquet emballé de papier kraft. Chacun riait. Une canne à pêche. C’était un gag. Il fallait trouver cela drôle. Il avait gardé en main l’épuisette en allant serrer la main de chacun, avec un rictus de remerciement.
-       Professeur ! vous avez aussi reçu ceci !
Madame Muchette lui tendait une carte postale de grand format, avec toute une collection de timbres qui indiquaient qu’elle venait de loin. Il avait d’abord repéré la provenance : Costa Rica. Qui pouvait bien lui écrire du Costa Rica ? Il avait regardé le motif, un magnifique Morpho Cypris mâle, d’un bleu cobalt. Il s’était précipité sur le texte.
Cher professeur. J’ai cessé d’envoyer à mon père des papillons. Je sais qu’il a tracé mon chemin, avec vous. J’ai suivi votre vocation et su que vous aviez battu comme moi le pavé de Paris contre la loi de santé. J’ai dévissé ma plaque après trois ans d’installation, mis à l’amende parce que j’inscrivais « non substituable » sur les ordonnances de mes patients. J’ai ouvert un dispensaire au Costa Rica. Ici les enfants ont des papillons plein les yeux. Signé : Giovanni.
-       Où irez-vous pêcher, professeur ? avait demandé l’interne potache.
Il l’avait observé. Il était encore bien jeune, gorgé d’idéal et de certitude, comme il l’était lui-même à son âge. Il lui avait largement souri.
-       Au Costa Rica. Avait-il répondu.
Et il s’était mis à happer l’air de son épuisette, comme d’un filet à papillons, avec de grandes gesticulations désordonnées, accompagnées d’enjambées grotesques, sous le regard interloqué et incertain de ses chers confrères.

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