samedi 11 décembre 2021

 

Nouvelle de Décembre     photo Mahe



Allégorie du coq



Serge était un fier coq. Il régnait sur un univers de neuf poules. Ce qui, à l'échelle du humble hameau où se trouvait sa modeste ferme, représentait une population très honorables. Il menait une vie paisible de coq. Après son appel du matin, qu'il s'égosillait à lancer du point culminant du tas de fumier, il passait le reste de sa journée à se pavaner dans la cour crottée. À peine s'agitait-il par moment en cochant quelque poule, pour assurer sa fonction et asseoir son autorité. Sans avoir de calendrier, il connaissait les jours par les noms qui étaient donnés à ses poules. Le fermier ne manquait jamais de souhaiter sa fête à la poule du jour. Il avait néanmoins des attitudes désordonnées, disant parfois à une poule dont ce n'était pas la fête : « ça va être ta fête ! ». Serge avait fini pas se rendre compte qu'au décours de cette affirmation erronée, la dite poule disparaissait. Mais elle était remplacée par une plus jeune. Aussi, Serge le coq ne s'inquiétait-il pas plus que ça. Il était le maître de ce petit monde et sa souveraineté s'exerçait sans réserve, jusqu'au premières alertes d'attaques de renards.

Les premiers signalements avait été fait pour la Sainte Marguerite, deux ans plus tôt. Des renards sanguinaires avaient décimé des basses-cours entières. Ils faisaient preuve d'une cruauté jusqu'alors inconnue. Ils saisissaient leurs proies à la gorge, mais prenaient soin de les emportées vivantes, gesticulantes de désespoir. Ils laissaient sur place des dépouilles agonisantes, qui ne tardaient pas à périr, ou qui ne s'en remettaient jamais. Toutes les poules se caquetaient la nouvelle. Elles avaient peur pour leurs petits. Serge le coq avait clamé que c'était loin. Que ça ne viendrait pas jusqu'à eux. Qu'il n'y avait pas à s'inquiéter. Marguerite la doyenne lui avait tenu tête, ralliant avec elle toutes les poules qui aspiraient à être protégées. Serge avait continué d'affirmer que ce n'était qu'une fausse alerte. Que la chose devait être exagérée.


Le fermier, lui, avait pris la menace au sérieux. Il avait pris les mesures nécessaires pour garantir la vie de ses poules. Il avait envisager une sauvegarde. Il avait construit un poulailler sur pilotis, dans lequel les poules montaient par une échelle avant la tombée de la nuit. Serge le coq avait catégoriquement refusé de s'y rendre. Le soir venu, il s'échappait. Il prétendait que ce poulailler attentait à sa liberté individuelle. Il estimait qu'il s'agissait d'un faux prétexte pour faire se tenir tranquille les poules. Il mettait en doute la réalité des faits.


Pendant que les poules étaient contraintes dans le réduit du poulailler, Serge le coq paradait entre les pilotis au-dessous, pour bien faire voir qu'il ne craignait pas ce péril imaginaire. Pour ne pas dire imaginé de toute pièce par le fermier, afin de tenir en dictature ses poules craintives. Marguerite avait beau mettre Serge le coq en garde, il ne l'écoutait pas. Elle avait beau lui dire que, non seulement il risquait pour sa propre vie, mais qu'il les mettait tous en péril, en attirant le renard par son attitude irresponsable. Serge le coq n'avait plus aucune capacité de réflexion intelligente fasse à l'évidence. Comme si être contre était plus important que de savoir pourquoi. C'était une position, une fierté, comme celle de chanter tous les matins les ergots maculés de fumier.


Le temps semblait lui donner raison, puisque rien ne se produisait. Pourtant le danger se rapprochait, le renard rodait, tapi en lisière du bois tout proche, il attendait son heure, il observait. Les poules de cette basse-cour, nourries au grain, lui paraissait bien dodue. Mais il y avait ce poulailler en hauteur qui l'empêchait dans son entreprise. Il cherchait le moyen de déjouer le protocole mis en place, mais rien ne lui semblait possible. Jusqu'à ce qu'il remarque Serge le coq, qui refusait de se prémunir dans le poulailler.


Le renard avait attrapé le coq le jour de la Saint Émile, martyr mort à Carthage au IIIème siècle. Il l'avait saisi au jabot et avait détallé avec. On avait pu entendre longtemps, s'éloignant, le battement inutile et effrayé de ses ailes, accompagné du couinement aigu que seul la prise lui laissait avoir. Le renard avait pris soin de l'étouffer lentement, en resserrant sa mâchoire sur son cou. Juste assez pour qu'il ne s'échappe pas. Bien assez pour qu'il en souffre. Ses dents acérés auraient pu le tuer net, d'un coup sec. Mais il avait préféré l'égorger lentement, pour qu'il se noie dans son sang. Une agonie lente, à manquer d'air, pour lui laisser le temps de regretter de ne pas être monté dans ce funeste poulailler.

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