mardi 11 janvier 2022


 Des nouvelles d'Agrippina!
 

Après avoir nourri les pages de ce blog durant deux ans de bataille au quotidien.

Après avoir disparue parce que son auteure nous avait prévenu qu'elle serait éphémère.

Agrippina a éveillé l'intérêt d'un éditeur. Elle est en pleine correction. Elle sera prête dans quatre mois tout au plus. Et surtout, elle pourra être commandée dans n'importe quelle librairie de l'hexagone, où des cinq pays d'Europe où son éditeur est implanté. 

jeudi 6 janvier 2022

 

NOUVELLE DE JANVIER

Au Danton !



« C’est moi qui invite ! »

A l’invective dans son dos, le visage d’Eva s’était illuminé.

« Sam ! »

Elle n’avait pas entendu cette petite phrase depuis des années. C’était une blague entre eux, d’étudiants. Le premier qui surprenait l’autre lançait : « c’est moi qui invite ! » et le piégé devait payer la note.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

« Moi ? Je n’ai jamais quitté la rue de l’école de médecine ! Je sors de donner un cours. Mais toi ?»

« Je sors d’une journée de conférences aux cordeliers. »

« Celle sur l’hypnose ? Tu sais que je travaille en neuroscience sur le sujet. »

« Incroyable ! » Eva avait éclaté de rire.

Ils avaient toujours été raccord tous les deux. Ils s’étaient découverts des années auparavant en neurologie. Sam était interne de spécialité et Eva était son externe.

Ils s’étaient tout naturellement dirigés vers le Danton, leur QG de l’époque. Ils s’étaient attablés pour se résumer les trente années qu’ils avaient passées l’un sans l’autre.

« Tu écris en plus ! Carole m’a passé tes bouquins. Je me suis baladé sur ton blog. J’ai vu que tu avais plein de petits camarades dans une association littéraire. »

Une ombre infime était passée sur le visage de son amie. Sam lui connaissait cet air chafouine spécifique. Il était celui de la contrariété liée à une attitude déloyale. Eva avait toujours eu un vrai problème avec les sentiments d’injustice, de trahison, de malhonnêteté. Tout ce qui malheureusement fait la trame des relations humaines. Il avait gratté un peu. Elle lui avait parlé de Ray Lech.

Ray avait rejoint l’association six ans plus tôt. Eva l’avait trouvé fat et vaniteux. Il l’incommodait, toujours tout en flatteries caressantes. Comme elle semblait être la seule à ne pas succomber à son irrésistible charme, il l’avait prise d’assaut. Il voulait coûte que coûte écrire avec elle un roman à quatre mains. Ce devait être le roman du siècle. Les plus grands éditeurs parisiens allaient se l’arracher. Elle avait décliné la proposition poliment. Il avait insisté. Il revenait régulièrement à la charge. Elle avait fini par refuser fermement. Vexé il avait jeté son dévolu sur une amie d'Eva pour espérer la contrarier. Ray avait embobiné et subjugué Sib. En un rien de temps, elle était sous sa coupe. Elle ne voyait et ne jurait plus que par lui. Ray s’était employé à dresser sa soumise contre celle qui avait eu l’outrecuidance de lui résister. Il avait spéculé sur un petit différent qu’Eva avait avec son amie Sib. Elles œuvraient ensemble à mettre sur pied un concours de nouvelles. Sib, contre l’avis d’Eva, avait récemment imposé que ce concours ne soit plus ouvert aux membres de l’association. Alors, ce sachant, Ray avait quitté l’association pour concourir.

« Élégant ! » avait appuyé Sam.

L’arrivisme de l’attitude avait définitivement dégoûté Eva du personnage. Le hasard malheureux avait voulu que son texte soit retenu.

« Dommage ! » réprima Sam.

« Ce n’est pas fini ! Tu vas voir… » Promis Eva.

Lors de la mise en page du recueil regroupant les textes retenus, l’éditrice s’était aperçue que celui de Ray n’était pas au format. Il n’avait pas respecté le règlement.

« Alors il a été viré et ça a fait toute une histoire… » Conclu Sam.

« Pas du tout ! Il lui a été proposé de réviser sa copie. » Expliqua Eva.

« Pourquoi pas ! » Persifla Sam.

« Ah ! Mais ça n’a pas convenu à sa grandeur, qui nous a fait le jeté de toge par-dessus l’épaule du « moi vivant, jamais ! » »

« Stupide ! » déplora Sam. « Tu ne l’as pas laissé faire, là ? »

« Bien sûr que non ! Et je me suis mis tout le monde à dos. Il a fait sa victime. »

« Normal ! » Conclu Sam laconique.

« Le mieux est qu’il savait parfaitement ce qu’il faisait. Il avait souligné que sa nouvelle ne faisait que trois pages et demi, encombrement qu’il avait obtenu en réduisant les espaces entre les lignes. »

« Tricheur avec ça ! » nota Sam.

« Et tu ne sais pas la posture qu’il a pris après.» S’exclama Eva furieuse.

« Si ! Il a nié. Il a dit que ce n’était pas lui, ou que ce n’était pas de sa faute. » Trancha Sam.

« Comment tu le sais ! » s’interrompit Eva interloquée.

« Je peux même t’indiquer presque à coup sûr qu’il a désigné ta copine comme responsable. » Ajouta Sam futé. Eva fronçait les sourcils sans rien comprendre.

« Mais enfin Eva ! Tu as perdu tes neurones ? Tu étais n’étais pourtant pas la plus nulle d’entre nous dans ce domaine. Réfléchis ! Les trois phases ! Toujours les mêmes ! Immuables ! L’attitude outragée, signant l’intolérance à la frustration. La victimisation. Et, troisième phase… »

Sam stimulait la réflexion d’Eva.

« Le déni ! » Avait explosé Eva.

« Ah ! Quand même ! On en a pourtant passées, des heures, à se demander comment et pourquoi des individus, tous si différents sur le plan de leur intelligence, de leurs connaissances, de leurs cultures, devenaient tous si semblables quand il s’agissait de pathologies psychiatriques. » Appuya Sam.

« Tu as raison. » Admit Eva.

« D’autant que celui-là est un modèle du genre. Il est « le » pervers narcissique par excellence. D’ailleurs, il me le faut. Tu vas me le prêter pour étude de cas. » Acheva Sam.

« Comment veux-tu ? » Objecta Eva.

« On va faire comme il a fait avec ta copine. On va le manipuler.» Appuya Sam.

« Il n’acceptera jamais. » Contesta Eva.

« ta-ta-ta ! Il suffit de flatter son ego. La recherche médicale s’intéresse à lui. Ce n’est pas rien !» Suggéra Sam.

« Ce n’est pas honnête. » Opposa Eva.

« Parce qu’il a été honnête lui ? Tu trouves qu’il est respectable ? Si tu me démontres qu’il y a la plus petite once de bonne foi dans sa conduite, j’arrête là. »

Le ton de Sam était colérique. Eva avait pris un temps de réflexion. Elle n’avait pas d’objection à faire. Sam lui exposa son projet.

« Je travaille sur l’imagerie cérébrale en état hypnotique. Il n’est plus à démontrer qu’un plus haut débit de flux sanguin est mis en évidence dans certaines zones corticales sous hypnose. Je m’intéresse à répertorier, selon les pathologies, un index cartographique.»

« Intéressant ! » releva Eva enthousiasme.

« Regardes ! »

Il lui faisait défiler sur sa tablette le schizophrène, le bipolaire, le dépressif, avec des différences d’imprégnation étonnantes et significatives.

« Il ne me manque que ton pervers narcissique ! »

« Normal. Ce type d’individu n’a pas d’intérêt à la guérison. Il a beaucoup trop de bénéfices secondaires à rester en dysfonction. » Remarqua Eva.

« Tu as raison. Mais l’avantage que j’ai sur celui-là est que je connais, grâce à toi, ses points faibles. Je vais le ferrer comme le renard au pied de l’arbre du corbeau. Soit jeudi à mon laboratoire de Jussieu. »

« Si tôt ! » s'étonna Eva.

Eva avait été sur place à l’heure dite. Elle avait rejoint Sam dans un réduit sombre et étroit, truffé d’écrans et de pupitres, avec vue sur la salle de soins par une vitre sans tain. Ray Lech était déjà installé dans l’espace aseptisé, blanc et carrelé. Demi-allongé sur un confortable fauteuil de relaxation, il était bardé de capteurs, la tête coiffée d’un bonnet à électrodes. Il paraissait un peu inquiet et, comme à son habitude, en faisait trop. Il badinait avec la jolie blonde en blouse blanche. Elle vérifiait l’installation, imperturbable.

« Ton sujet ! » désigna Sam abrupt. « Ingrid va débuter l’induction et tu prendras le relais. »

« Mais ! il va reconnaître ma voix ! » Objecta Eva.

Samuel éluda l’objection et alluma un témoin indiquant à Ingrid que l’expérience pouvait commencer. La jeune femme était très efficace. Ray se trouva rapidement en conscience modifiée, après avoir prétendu fanfaron qu’il serait difficile à hypnotiser.

« À toi. » Sam avait ouvert un micro à Eva et l’avait enjoint à faire revivre à Ray la tromperie qu’elle lui avait relatée. La mouvance sur les écrans des zones irriguées ou non était impressionnante, repérant les mystifications, confirmant les influences. Eva l’emmenait dans ces moindres retranchements, allant jusqu’aux limites, l’obligeant à se mettre à nu. Il était en souffrance, tentait de résister sans pouvoir y parvenir. Jusqu’à ce qu’elle décide de franchir la porte et d’aller à son oreille. Sam s’était affolé. Elle allait le sortir de sa transe et faire capoter l’expérience. Mais elle lui avait juste glissé quelques mots, que personne n’avait entendus. Elle était revenue dans le sas pour la phase de réveil. « Que lui as-tu-dis ? »

« C’est moi qui invite ! Demain au Danton 14h ! »

Le lendemain, Eva attendait Sam en terrasse. Il faisait beau.

« On attend quoi ? » demanda-t-il avant même d'avoir fini de s’asseoir .

« Lui ! »

Ray sortait de la bouche de métro. Il s’était dirigé droit sur la statue de Danton, l’avait escaladée, enlacée et embrassée sur la bouche.

« C’est pas vrai ! Tu lui as fait le coup du parapluie d’Erickson*. »

« Exactement. »

« Je suppose qu’il va revenir. »

« Tous les jours, à 14heures. »


* Erickson, un des pairs incontesté de l'hypnose, assurait sa publicité en glissant lors de ses séances la suggestion d'aller ouvrir un parapluie sur le parvis de l'église. La quantité des parapluies déambulant assurait sa notoriété.


samedi 11 décembre 2021

 

Nouvelle de Décembre     photo Mahe



Allégorie du coq



Serge était un fier coq. Il régnait sur un univers de neuf poules. Ce qui, à l'échelle du humble hameau où se trouvait sa modeste ferme, représentait une population très honorables. Il menait une vie paisible de coq. Après son appel du matin, qu'il s'égosillait à lancer du point culminant du tas de fumier, il passait le reste de sa journée à se pavaner dans la cour crottée. À peine s'agitait-il par moment en cochant quelque poule, pour assurer sa fonction et asseoir son autorité. Sans avoir de calendrier, il connaissait les jours par les noms qui étaient donnés à ses poules. Le fermier ne manquait jamais de souhaiter sa fête à la poule du jour. Il avait néanmoins des attitudes désordonnées, disant parfois à une poule dont ce n'était pas la fête : « ça va être ta fête ! ». Serge avait fini pas se rendre compte qu'au décours de cette affirmation erronée, la dite poule disparaissait. Mais elle était remplacée par une plus jeune. Aussi, Serge le coq ne s'inquiétait-il pas plus que ça. Il était le maître de ce petit monde et sa souveraineté s'exerçait sans réserve, jusqu'au premières alertes d'attaques de renards.

Les premiers signalements avait été fait pour la Sainte Marguerite, deux ans plus tôt. Des renards sanguinaires avaient décimé des basses-cours entières. Ils faisaient preuve d'une cruauté jusqu'alors inconnue. Ils saisissaient leurs proies à la gorge, mais prenaient soin de les emportées vivantes, gesticulantes de désespoir. Ils laissaient sur place des dépouilles agonisantes, qui ne tardaient pas à périr, ou qui ne s'en remettaient jamais. Toutes les poules se caquetaient la nouvelle. Elles avaient peur pour leurs petits. Serge le coq avait clamé que c'était loin. Que ça ne viendrait pas jusqu'à eux. Qu'il n'y avait pas à s'inquiéter. Marguerite la doyenne lui avait tenu tête, ralliant avec elle toutes les poules qui aspiraient à être protégées. Serge avait continué d'affirmer que ce n'était qu'une fausse alerte. Que la chose devait être exagérée.


Le fermier, lui, avait pris la menace au sérieux. Il avait pris les mesures nécessaires pour garantir la vie de ses poules. Il avait envisager une sauvegarde. Il avait construit un poulailler sur pilotis, dans lequel les poules montaient par une échelle avant la tombée de la nuit. Serge le coq avait catégoriquement refusé de s'y rendre. Le soir venu, il s'échappait. Il prétendait que ce poulailler attentait à sa liberté individuelle. Il estimait qu'il s'agissait d'un faux prétexte pour faire se tenir tranquille les poules. Il mettait en doute la réalité des faits.


Pendant que les poules étaient contraintes dans le réduit du poulailler, Serge le coq paradait entre les pilotis au-dessous, pour bien faire voir qu'il ne craignait pas ce péril imaginaire. Pour ne pas dire imaginé de toute pièce par le fermier, afin de tenir en dictature ses poules craintives. Marguerite avait beau mettre Serge le coq en garde, il ne l'écoutait pas. Elle avait beau lui dire que, non seulement il risquait pour sa propre vie, mais qu'il les mettait tous en péril, en attirant le renard par son attitude irresponsable. Serge le coq n'avait plus aucune capacité de réflexion intelligente fasse à l'évidence. Comme si être contre était plus important que de savoir pourquoi. C'était une position, une fierté, comme celle de chanter tous les matins les ergots maculés de fumier.


Le temps semblait lui donner raison, puisque rien ne se produisait. Pourtant le danger se rapprochait, le renard rodait, tapi en lisière du bois tout proche, il attendait son heure, il observait. Les poules de cette basse-cour, nourries au grain, lui paraissait bien dodue. Mais il y avait ce poulailler en hauteur qui l'empêchait dans son entreprise. Il cherchait le moyen de déjouer le protocole mis en place, mais rien ne lui semblait possible. Jusqu'à ce qu'il remarque Serge le coq, qui refusait de se prémunir dans le poulailler.


Le renard avait attrapé le coq le jour de la Saint Émile, martyr mort à Carthage au IIIème siècle. Il l'avait saisi au jabot et avait détallé avec. On avait pu entendre longtemps, s'éloignant, le battement inutile et effrayé de ses ailes, accompagné du couinement aigu que seul la prise lui laissait avoir. Le renard avait pris soin de l'étouffer lentement, en resserrant sa mâchoire sur son cou. Juste assez pour qu'il ne s'échappe pas. Bien assez pour qu'il en souffre. Ses dents acérés auraient pu le tuer net, d'un coup sec. Mais il avait préféré l'égorger lentement, pour qu'il se noie dans son sang. Une agonie lente, à manquer d'air, pour lui laisser le temps de regretter de ne pas être monté dans ce funeste poulailler.

 Des nouvelles d'Agrippina!   Après avoir nourri les pages de ce blog durant deux ans de bataille au quotidien. Après avoir disparue par...